Le mystère du concasseur du port de Brisson

Publié avec l’aimable autorisation de Mme Simone Bossuet

Certains lecteurs se rappelleront que nous avons déjà abordé le sujet du port de Brisson dans le deuxième numéro du Petit Report’Air. Un quaidébarcadére y fut construit en 1920, après achat du terrain nécessaire par le conseil municipal, alors dirigé par M. Dejean, maire de 1918 à 1929).

Il existait en effet au 19e siècle une kyrielle de ports le long des voies fluviales françaises, et en particulier dans la vallée de l’Isle : le trafic fluvial entre Périgueux et Libourne, notamment, était à l’époque important, tout en restant d’intérêt local : l’Isle n’est pas la Dordogne, ni la Garonne. C’est la concurrence de la voie ferrée, puis de la route, qui a entraîné l’abandon de la voie fluviale pour le transport des vins, des bois de construction, des pierres et des bourriers1 constituant l’essentiel des marchandises.
Les fameux courreaux (ou coureaux, ou encore couraux) étaient les bateaux à fond plat, parfois improprement appelés « gabarres », utilisés pour les transports sur la Dordogne et sur l’Isle du début du 19e siècle au milieu du XXe siècle. Manoeuvrés à la perche, halés par des chevaux ou des boeufs, ou encore évoluant à la voile, ils étaient gréés d’un mât basculant qui leur permettait de passer sous les ponts.

Le « Marc et Claude » était l’un d’eux. Les propriétaires et pilotes, Marc et Claude Bossuet, de Savignac sur l’Isle, transportaient avant 1936 du blé américain du port de Bordeaux jusqu’au moulin du barrage à Porchères. Mais le bateau desservait également les moulins de Périgueux (moulin Champarnaud, moulin Bonjean et Saint-Siméon, moulin de Barnabé), à raison de 50 tonnes par voyage.

A partir de 1936, cependant, le « Marc et Claude » s’employa à une tout autre besogne. En effet, pour utiliser l’Isle en tant que voie navigable, il était nécessaire de la draguer régulièrement, c’est-à-dire de recreuser le lit de la ri-vière en enlevant la vase, le sable et les cailloux qui ont tendance à s’y accumu-ler. La drague était le bateau qui sortait ces matériaux, et les déchargeait sur le quai de Brisson. L’épave du Marc et Claude se trouve d’ailleurs encore au-jourd ’hui au fond de l’Isle, en amont du port de Brisson.

Dès 1933, l’entreprise de travaux publics Chartier, de Brie-sous-Archiac (Charente Maritime) est installée au port de Brisson. Elle sépare le sable des cailloux, qui sont ensuite concassés sur place : il en faut beaucoup pour les rou-tes, que l’on commence alors à goudronner.
En 1938, les registres municipaux font état d’une plainte des riverains : « l’installation du matériel près de la route, et le bruit, effraient les animaux ». D’autre part, les chemins de la commune sont détériorés par la circulation des lourds camions plein de gravier. Le conseil municipal décide alors d’augmenter l’indemnité d’occupation payée par la société Chartier. Après négociation, elle est portée à 75 francs par mois². Mais en 1940, le silence revient : les employés sont tous mobilisés.

L’activité reprend normalement après la guerre : en 1946, le maire informe le Conseil Municipal que « M. Chartier av remettre en marche son activité de concassage de cailloux »3. Le loyer annuel de l’emplacement passe à 3 000 francs en 1949, puis à 6 000 francs en 1953, et encore en 1956, et puis… toute mention du concassage disparaît.
Après enquête auprès des contemporains, tout le monde se souvient du bruit infernal du concasseur, des tas de gravier et de sable sur le bord de la rou-te, mais personne ne se rappelle de la fin de cette activité, ni même du démon-tage de la machine. Tout renseignement serait le bienvenu.

1. Déchets divers issu de l’agriculture, mais aussi du travail du cuir et du bois.
2. Délibération du 26 juin 1938.
3. Délibération du 19 mai 1946.

 

Sources : Statistique générale du départe-ment de la Gironde, E. Féret, (1878-1889) ; Archives municipales (registres des déli-bérations) ; Témoignages de Simone Bossuet et de Pierre Barrau, qu’ils en soient vivement remerciés ici ; Documentation rassemblée par Marie Claude Gautrias